Ressac contre l’industrie de l’eau en bouteille
« Il y a suffisamment d’eau pour satisfaire les besoins des hommes, mais pas assez pour satisfaire leur cupidité. » ~Mahatma Ghandi

, un film lancé au Festival de Sundance 2008, montrait un employé d’un restaurant chic remplir une bouteille d’eau à même un boyau d’arrosage dans le parking à l’arrière de l’établissement, et la servir ensuite à un couple qui en vantait les qualités, croyant boire une eau de source pure.
Pourtant, il ne faudrait pas mettre tout le monde dans le même panier : nombre de restaurants ont une tout autre approche !
En 2007, un article du prestigieux New York Times notait que plusieurs restaurants à la mode sur la côte Ouest, en Californie, vont délibérément à contre-courant et ne servent que de l’eau du robinet, filtrée et servie dans des carafes (lavables et réutilisables, bien entendu). Pour éviter de déstabiliser leur clientèle, certains vont jusqu’à gazéifier leur eau.
Tout aurait commencé quand Alice Waters, que le journal surnomme « la marraine de tout ce qui est bio, local et durable », a mis un frein à la vente d’eau en bouteille dans son chic restaurant de Berkeley, Chez Panisse, pour la remplacer par de l’eau gazeuse maison. Les médias ayant pris de relais, quelques restaurants new-yorkais se sont mis de la partie.
Comme le fait remarquer le Times, ce n’est pourtant pas dans l’intérêt immédiat des restaurateurs de se priver d’un revenu évalué entre 200 et 350 millions de dollars par an. L’idée de « boire localement » fait pourtant son chemin, à mesure que se développe la conscience de l’impact qu’ont la production et le transport des bouteilles d’eau sur l’environnement, sans compter toutes les bouteilles qui ne prennent guère le chemin du bac de recyclage (soit neuf sur dix, selon certaines estimés).
Deux poids, deux mesures ?
Citant le Dr. Gina Solomon, du Natural Resources Defense Council, un groupe environnemental, l’article souligne que l’eau du robinet fait l’objet d’un contrôle beaucoup plus serré de la part de la Environmental Protection Agency (l’EPA) que l’eau en bouteille, qui est contrôlée par la Food and Drug Administration (la FDA). L’EPA exige que de nombreux tests soient faits chaque jour et mis à la disposition du public, alors que la FDA se contente de tests hebdomadaires effectués par l’industrie elle-même, qui n’est pas obligée d’en communiquer les résultats à quiconque.
Par ailleurs, nombre de consommateurs sont encore attachés à l’eau en bouteille, comme le démontre une consommation annuelle moyenne de 105 litres environ par personne en Amérique du Nord, selon la International Bottled Water Association. Cela explique pourquoi bon nombre de restaurateurs hésitent à délaisser l’eau en bouteille, mais le New York Times conclut qu’ils finiront bien par suivre le courant, tout comme ils l’ont fait pour le… tabac.
Une industrie assoiffée de croissance
Dès 2005, dans « Un verre de H2O du robinet, SVP » la revue branchée américaine Wired faisait état d’un rapport de la World Wildlife Foundation (WWF), organisme de promotion et de défense de l’environnement, selon lequel dans bien des pays l’eau embouteillée ne serait pas plus saine que celle du robinet. Pourtant, elle coûte jusqu’à 1000 fois plus cher !
Selon le rapport, le marché mondial de l’eau en bouteille – qui se situait, selon les estimés entre 22 et 33 milliards de dollars par an – connaîtrait la plus forte croissance de l’industrie des boissons, grâce à un marketing habile qui mise sur une image de santé et de prospérité, et sur la méfiance à l’égard des systèmes de traitement municipal. Pour la WWF, la véritable solution repose sur une meilleure gestion collective des lacs et des rivières.
De leur côté, les jeunes ne sont pas en reste. En 2006, la Berkeley School District a remplacé toutes les bouteilles d’eau par de grands contenants d’eau du robinet. Malgré une réaction initiale assez vive, les étudiants n’ont pas mis de temps à s’ajuster.
Concours sur l’eau
Le jour de la Saint-Valentin 2008, Food & Water Watch, un organisme de défense des consommateurs, a lancé le concours « I love Tap Water » (J’aime l’eau du robinet) invitant les étudiants de niveau collégial à soumettre avant le 14 avril un film exprimant leur amour pour l’eau du robinet, avec annonce des gagnants le 20 avril (Journée internationale de la Terre).
L’organisme rappelle les principaux problèmes liés aux eaux en bouteille :
- L’on n’est pas plus à l’abri des risques parce que l’on boit de l’eau en bouteille, vu que les organismes fédéraux américains contrôlent de bien plus près l’eau du robinet que l’eau en bouteille.
- L’eau en bouteille coûte une fortune : de 0,23 $ à 2,18 $ le litre, comparé à environ… 0,0005 $ pour un litre d’eau du robinet.
- L’eau en bouteille ravage l’environnement, avec des « montagnes de détritus » (lire bouteilles vides).
La Food & Water Watch conclut, elle aussi, qu’il vaut mieux investir dans la protection de l’eau des lacs et des rivières, rappelant que l’eau du robinet, en Amérique du Nord, est une des meilleures au monde, mais que les infrastructures sanitaires de la plupart des villes américaines datent d’avant la Deuxième guerre mondiale. Selon l’EPA, des investissements de quelque 22 milliards de dollars seraient nécessaires pour maintenir cette qualité.
L’on assiste aussi à des initiatives de nature plus individuelle : ainsi, le maire de San Francisco, Gavin Newson, a récemment interdit de dépenser des fonds publics pour acheter de l’eau en bouteille.
Enfin, un site intitulé « Think outside the bottle » (littéralement, « Penser en dehors de la bouteille ») encourage les consommateurs américains à s’engager à délaisser l’eau en bouteille – qui, deux fois sur cinq, ne serait rien d’autre que de l’eau du robinet vendue à prix d’or. On y rappelle les faits suivants :
- Aux États-Unis, une personne sur cinq ne boit que de l’eau en bouteille.
- Chaque année, la production d’eau en bouteille nécessiterait environ 17 milliards de barils de pétrole – assez pour faire rouler 1 million d’autos américaines pendant un an – et génèrerait quelque 2,5 million de tonnes de dioxyde de carbone.
Le site, qui se décrit comme le fruit d’un effort collectif regroupant des organismes nationaux, des villes, des personnalités et de simples consommateurs préoccupés par l’avenir de l’eau, encourage les visiteurs à s’informer sur les enjeux de l’eau et à s’engager à ne boire que de l’eau du robinet.
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